Deux sculptures pour le Brésil



Pietrasanta, fin avril 2004, à l’atelier mes amis marbriers. J’ai deux sculptures à tailler et le bloc de marbre est assez grand pour les contenir, les deux. Il est transporté avec la grue, partagé en deux morceaux et le premier est posé sur le lieu de travail.
Pour commencer, je dois dégrossir le bloc, c’est-à-dire lui enlever ce qu’il y a de trop, des parties du « vide » qui entoure la sculpture. Ce «vide» tombe pourtant en morceaux blancs immaculés… Aidés par quelques découpes, les ciseaux font retrouver la joie du marbre qui « chante » à chaque coup de marteau.
 
 
 

 
La manipulation du bloc est assez difficile à cause de son poids. Malgré la gentillesse des marbriers qui travaillent autour, je ne peux pas les déranger trop souvent, donc dois savoir me débrouiller seul le plus possible. C’est la première journée de travail, la joie de le faire en plein air, au soleil, dans le bruit des machines, partageant la vie des autres. Les repas au restaurant pour les ouvriers sur la route de Camaiore, l’amitié. On me voit, sur une image, avec mon ami Massimo. Il travaille à côté de moi, et prend toujours avec sagesse le fait d'avaler la poussière que je lui envoie lorsque la direction du vent est défavorable. Le soir, retour en ville couvert de poussière, la douche à l’hôtel et le dîner dans une petite « trattoria » où tout le monde se connait, où tout fonctionne comme en famille. Avant de rentrer à l’hôtel, un crochet vers le bord de mer pour regarder ce qui reste du crépuscule et respirer un peu la brise qui arrive du large. Des récompenses habituelles pour de belles journées de travail.
 
 
 
 
 
La seconde sculpture étant un peu plus petite, je la manipule un peu plus facilement. Pourtant, l’épaisseur du bloc est la même et, pour l’enlèvement par plans des parties «inutiles», la manipulation de la machine à tailler est aussi délicate. Il faut savoir que ces machines s’utilisent habituellement avec une garde pour abriter les yeux des éclats, mais les marbriers de Carrare enlèvent tous cette garde. Ainsi ils peuvent voir où va exactement le disque et surtout surveiller qu’il ne coince pas. Avec le poids de la machine et sa vitesse folle de rotation, un coincement ferait d’elle un véritable obus. La moindre maladresse est interdite.
Une fois dégrossies, les deux sculptures sont transportées en France, dans mon atelier à Ecluzelles. J’ai la chance d’avoir l’atelier sur un terrain collé à une falaise calcaire d’une douzaine de mètres de hauteur. Quelques grottes profondes y ont été percées il y a longtemps, et l’une d’elles possède même un large puits d’aération qui débouche sur le plateau, en haut. Une turbine aspire l’air de la grotte et le souffle à travers ce puits. Ainsi, je peux finir de tailler et poncer sans me préoccuper de la poussière ni du bruit. Cet atelier n’est cependant utilisable que l’été, lorsque l’air aspiré du dehors est chaud.
 
 
 
 
 
L’image suivante montre la première sculpture, assez avancée. La «géométrie» du volume est bien définie. Aucune imperfection ne doit arrêter le glissement de la lumière sur les courbes. Pour cela, aucun miracle ne s’est produit depuis les temps antiques même si la pierre ponce a été remplacée par les limes et le papier de verre. Après les plans de plus en plus petits taillés aux ciseaux, pour les surfaces courbes il n’y a que le ponçage à la main, avec des abrasifs de plus en plus fins. C’est peut-être la plus longue et la plus fastidieuse opération, pour laquelle, s’il n’y avait pas la passion pour la forme en soi et ensuite pour la matière, le marbre – qui devient ainsi de plus en plus beau – il n’y aurait pas assez de courage et d’énergie. La forme est bien «tendue», elle peut être déjà emmenée dans l’atelier pour les finitions.
 
 
 

 
Dans cet atelier, qui n’est plus sous la terre, le travail aux ciseaux et à la lime, les ponçages successifs aux papiers de verre de divers grains (allant jusqu’au papier à l’eau très fin) permettent à la sculpture de retrouver son aspect final, achevé. Une base en marbre est aussi exécutée, et maintenant elle peut «tenir debout». On peut voir sur les images suivantes l’ultime degré de finition, le polissage. La formule demeure toujours «antique», c’est un passage au «sel d’oseille», c’est-à-dire des cristaux d’acide oxalique mélangés à une poudre blanche permettant qu’une pâte soit obtenue avec un peu d’eau. On frotte longtemps avec un tampon la surface mate du marbre, qui a été poncée le plus finement possible auparavant, jusqu’à l’obtention du brillant. Si le travail a été bien fait jusque-là, le brillant apparaît comme par miracle. Un lustrage final assure l’égalisation du poli.
 
 
 

 
Ces deux sculptures ont reçu des caisses confortables d’emballage et pris l’avion pour Sao Paolo, au Brésil, simple aller. Elles proviennent d'une carrière de marbre blanc statuaire dans les hauteurs de Carrare, leur premier lieu de naissance est Pietrasanta dans l'atelier de Giorgio, et mes mains leur doivent le plaisir de les avoir créées.
 
 
 



 
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